À l'approche des beaux jours, le nord du Labrador commence à se débarrasser de sa camisole glacée, s'ébroue et reprend goût à la vie. Un camp de base éphémère au pied des monts Torngat ouvre chaque été les portes d'une contrée où les Inuits font à nouveau valoir leurs droits. En mars, le journaliste Christophe Migeon, accompagné du photographe Stanislas Fautré, est au milieu des icebergs. Le courant du Labrador les a kidnappés sur les côtes du Groenland pour un voyage sans retour vers le sud. Malmenées par le beau temps, les majestueuses cathédrales de glace d'hier se délitent aujourd'hui en glaçons dérisoires, bien incapables de couler le moindre Titanic. La plupart accusent les bosses et les bleus reçus lors de leur croisière mouvementée, exhibent des dessous tantôt griffés de vilains sillons, tantôt festonnés de petites alvéoles creusées par le sel. Bien peu parviendront jusqu'à l'Atlantique. Mais il y a des durs, non pas à cuire, mais à fondre. Certains, nostalgiques de leur splendeur passée dressent encore au-dessus de la surface une crête de pics émoussés, un fier donjon de neige givrée sur le point de s'effondrer, quelque zébrure d'un bleu cristallin. Tous suent à grosses gouttes et se soustraient au monde en funestes ruisselets au cœur d'un décor de roches et d'escarpements fatigués par une éternité d'érosion. Avec leurs 3,9 milliards d'années, certains gneiss pourraient raconter presque toute l'histoire de la Terre...
LeFigaro